Jeudi 8 février, le sénateur socialiste Jean-Pierre Bel a remis à Ségolène Royal un rapport intitulé « Pour une nouvelle République »
comportant une série de propositions à la candidate sur les questions
institutionnelles. Sans qu’on sache pour l’instant ce qu’en retiendra
exactement Ségolène Royal, ce rapport donne incontestablement la
« tonalité » de ce que devrait être son projet institutionnel.
S’il propose de réformer la Ve République (qu’il cherche à « infléchir plus que bouleverser »
, le rapport Bel rejette clairement l’idée de changement de régime et de 6e République :
Sa réflexion « se
fonde sur la préservation des fondements de la Constitution de 1958 et
propose leur évolution pour redonner à notre régime politique
l’équilibre qui aurait dû être le sien et qu’il a perdu en raison de sa
présidentialisation croissante. “On ne reviendra pas sur l’élection du
Président au suffrage universel” écrivait François Mitterrand le 30
novembre 1992. On peut porter le même jugement sur le quinquennat,
institué en 2000. Les propositions s’inscrivent donc dans le cadre du
régime parlementaire majoritaire dont le chef de l’État demeure la clef
de voûte ».
Les propositions se placent donc d’emblée sur un chemin très étroit : on voit mal comment fustiger la « présidentialisation croissante » tout en revendiquant le rôle de « clef de voûte »
pour le Président. En somme, le rapport ne propose pas de rompre avec
l’ambiguïté originelle de la Constitution de 1958. Bien qu’accentuée
par le quinquennat, la présidentialisation est en effet
consubstantielle au régime de la Ve République ; elle préexiste même, sur bien des points, à l’élection du Président au suffrage universel direct à partir de 1962.
À vrai dire, cette absence de proposition d’une 6e
République primo-ministérielle (que la C6R appelle de ses vœux) n’est
pas une grande surprise : sauf à rêver, on voit mal le rapport Bel
proposer à la candidate d’amputer elle-même l’essentiel de ses pouvoirs
dès qu’elle sera élue !
Pour
autant, le rapport Bel est loin d’être une coquille vide. Il contient
des propositions nombreuses, certaines très vagues, d’autres très détaillées,
et de niveau normatif très varié (de la révision constitutionnelle au
simple règlement intérieur des assemblées parlementaires... voire à la
simple pratique). Sans savoir pour l’instant ce qu’en retiendra
effectivement Ségolène Royal, examinons brièvement les 6 thèmes
identifiés dans le rapport (on ne traitera pas ici des moyens proposés
pour réformer : la procédure de l’article 11 de la Constitution, qui
fait l’objet de développements en conclusion du rapport).
1. « Un Président de la République responsable »
C’est une vieille rengaine de la Ve République que de vouloir un « Président responsable ». Problème : on en parle souvent, mais on ne sait pas comment s’y prendre.
Faute
de pouvoir résoudre la question, le rapport Bel propose donc, en fait,
de le rendre irresponsable moins longtemps, en réduisant à 2 le nombre
de mandats présidentiels (apparemment, n’est pas seulement visé le cas
de deux mandats consécutifs).
Pour le reste, le
rapport tâtonne en suggérant par exemple une prestation de serment
devant le Conseil constitutionnel. Arnaud Montebourg et Bastien
François le proposaient dans La Constitution de la 6e République
(Odile Jacob, 2005), mais cela avait surtout du sens avec un Président
réduit à une fonction arbitrale, exerçant une magistrature morale. La
même remarque vaut pour la proposition de faire nommer par le Président
de la République les présidents des autorités administratives
indépendantes (AAI) chargées des libertés et droits fondamentaux.
Détail amusant,
on notera que le rapport, rendu public le 8 février, propose de revenir
sur le statut pénal du chef de l’État, modifié la veille au Sénat grâce
(notamment) à l’abstention du groupe socialiste présidé par...
Jean-Pierre Bel.
À
l’exception de la perte de la présidence du Conseil supérieur de la
magistrature, tous les pouvoirs du chef de l’État sont conservés : rien
bien sûr pour limiter son droit de dissolution de l’Assemblée, mais
rien non plus pour diminuer le nombre effarant de hauts fonctionnaires
nommés par lui.
2. « Des parlementaires à plein temps »
Pour avoir des parlementaires « à plein temps »
(ainsi que pour diversifier leur recrutement), le rapport Bel propose
de renforcer le statut de l’élu et fait, à juste titre, une critique
sévère du cumul des mandats. Il a le courage de proposer d’appliquer la
réforme du cumul des mandats aux députés comme aux sénateurs, et ceci
dès les élections municipales et cantonales de mars 2008 puis
sénatoriales de septembre 2008.
En
revanche, si tout cumul serait bien interdit pour les ministres, les
parlementaires conserveraient la possibilité de cumuler leur mandat
avec un mandat local « délibératif », c’est-à-dire autre qu’exécutif :
il n’y aurait plus de députés-maires, de sénateurs-présidents de
conseil général etc. mais un parlementaire pourrait être membre d’un
conseil municipal ou d’un conseil régional. Grosse déception, car un
poste de simple conseiller municipal peut être très « chronophage » et
peut aussi être un moyen de garder un œil (voire la main) sur la mairie.
En tout état de cause, on est donc encore loin de parlementaires « à plein temps » et encore plus loin du « mandat unique » des parlementaires. La limitation des mandats dans le temps n’est pas du tout abordée.
3. « Une République parlementaire »
Sans
surprise, le rapport rejette toute idée de régime présidentiel (un
Parlement indépendant du Gouvernement) et affirme son attachement au
régime parlementaire (un Parlement et un Gouvernement interdépendant).
Il propose de nombreuses réformes, d’importance très inégales, mais qui
prises ensemble pourraient changer assez profondément le fonctionnement
actuel du Parlement. Selon le rapport, « des élus plus présents, grâce au mandat unique [N.B. : rappelons qu’il s’agit là d’un abus de langage],
doivent pouvoir bénéficier de pouvoirs accrus. Majorité parlementaire
et gouvernement doivent se parler à égalité et conduire, dans un
partenariat étroit, les réformes politiques ».
Le
rapport Bel propose d’introduire une dose de proportionnelle pour
l’élection des députés (moins de 15% des sièges) et, surtout, de
limiter assez significativement les outils de rationalisation du
parlementarisme : meilleure association « en amont » de la majorité
parlementaire à la préparation des projets de loi ; renforcement des
commissions parlementaires ; suppression de l’article 49 alinéa 3 (sauf
pour les lois de finances) ; limitation du vote bloqué ; restriction
des possibilités de recours aux ordonnances ; obligation pour un
nouveau Gouvernement de poser la question de confiance ; instauration
d’un contrôle parlementaire sur les opérations militaires à l’étranger,
sur les autorités administratives indépendantes (AAI) etc.
Certaines
propositions sont discutables (interdire au Gouvernement d’amender un
texte issu de la commission mixte paritaire), insuffisantes (définition
du rôle de la Cour des comptes) ou difficilement praticables (obtention
par le Gouvernement auprès du Parlement d’un « mandat de négociation »
avant toute prise de position officielle au sein des conseils des
ministres de l’Union européenne), mais la plupart vont dans le bon
sens. C’est sans doute la partie la plus audacieuse du rapport.
4. « Un bicamérisme rénové »
La
révolution consistant à élire directement le Sénat à la proportionnelle
régionale n’aura pas lieu. Le rapport Bel conserve le « modèle » actuel
(une chambre législative élue indirectement), mais tend à supprimer ses
tares les plus flagrantes, à savoir l’absence d’alternance politique et
des pouvoirs exorbitants. Seraient donc proposés :
-
un rééquilibrage du poids des différents échelons territoriaux dans
l’élection des sénateurs (renforcement des départements et régions au
détriment des communes) et une extension du nombre de
départements dans lesquelles l’élection a lieu à la proportionnelle
(retour à la loi votée sous le Gouvernement Jospin) ;
- la
suppression du droit de veto du Sénat en matière de révision
constitutionnelle et de lois organiques relatives au Sénat (articles 89
et 46 de la Constitution). C’est un élément fondamental pour pouvoir
proposer d’autres modifications institutionnelles à l’avenir, sans se
heurter au conservatisme sénatorial.
5. « Une démocratie participative »
La
démocratie directe serait enrichie de deux outils que la C6R défend
depuis plusieurs années : l’initiative citoyenne des lois (pétition
aboutissant à l’inscription d’un texte à l’ordre du jour du Parlement)
et le référendum d’initiative citoyenne (pétition aboutissant à
l’organisation d’un référendum).
Les
citoyens seraient par ailleurs associés à l’évaluation des politiques
publiques, sous forme de délégations associant parlementaires et
citoyens, tirés au sort sur une liste nationale. Si ce projet, qui
reste encore assez flou, attirera sans doute des critiques faciles,
c’est une piste de réflexion qu’il paraît légitime de creuser.
Sans réel rapport avec ce thème de la « démocratie participative »,
le Conseil constitutionnel serait assez heureusement réformé : les
justiciables pourraient le saisir ; sa composition serait élargie à des
personnalités élues par les assemblées ; les anciens Présidents de la
République n’en seraient plus membres de droit.
6. « Une nouvelle citoyenneté »
L’essentiel
en matière de citoyenneté est le droit de vote des étrangers aux
élections locales. La gauche en parle effectivement depuis si longtemps
qu’il s’agit désormais de l’accorder effectivement. Restera à préciser
la durée minimale de séjour en France.
D’autre
propositions paraissent moins décisives ou moins abouties :
expérimentation du service civique obligatoire ; constitutionnalisation
d’une « charte de la laïcité » ; réflexion sur le vote obligatoire et
la comptabilisation des votes blancs etc.
En conclusion : conformément à son intention initiale, le rapport Bel ne propose aucun changement radical dans la nature du régime. Le cadre général de la Ve
République serait conservé, la fonction présidentielle très peu
modifiée. Toutefois, hors du champ du pouvoir présidentiel (et hors des
institutions judiciaires, qui n’étaient pas l’objet du rapport), la
plupart des propositions vont dans le sens de ce que la C6R suggère
depuis plusieurs années. Si toutes ces propositions étaient retenues et
appliquées, ce serait une Ve République assez profondément
rénovée qui verrait le jour en 2007. Si, au cours du débat qui doit
maintenant s’ouvrir, elles pouvaient être étoffées et amplifiées, le
titre du rapport (« Pour une République nouvelle »
ne paraîtrait pas excessif.