par Marion Paoletti, maîtresse de conférences en science politique, Bordeaux IV,
membre de la Convention pour la 6e République (C6R) |
| |
Si décentraliser doit renforcer la démocratie locale, cela demande
au préalable un certain nombre de réformes de l’État
et des pouvoirs locaux, au premier rang desquels le non cumul strict des mandats.
La Convention pour la sixième République (C6R) fait le constat
que la réforme de la décentralisation, depuis plus de vingt ans,
a toujours eu pour horizon la question du partage du pouvoir entre l’État
et les élus locaux, jamais celle du partage du pouvoir entre élus
et citoyens. De ce point de vue, la légalisation de la participation
apparaît tardive, timide et contrôlée dès sa rédaction
au Parlement, qu’il s’agisse par exemple des conseils de quartier,
placés par la loi sous le contrôle du maire, ou des « référendums
» locaux. Les possibilités de participation s’inscrivent
dans un cadre à la fois très représentatif et assez peu
conforme aux standards qui permettent de qualifier un régime de « démocratique » : personnalisation et présidentialisation
du pouvoir sur la tête du patron de la collectivité locale, confusion
des pouvoirs exécutifs et « délibératifs » locaux sur cette même tête, faiblesse des oppositions politiques
et des moyens dont elles disposent, absence de lisibilité du système
local, qui rend impossible l’identification de « qui fait quoi ».
Dans ce cadre, la participation, en dépit d’expériences
vertueuses localisées, apparaît trop souvent comme un moyen de
légitimation, de communication relevant du marketing politique.
Plus encore, la réforme de la décentralisation passe aujourd’hui
de plus en plus sous les fourches caudines du principe économique de
mise en concurrence des territoires. Le droit à l’expérimentation,
les possibilités de dérogation par rapport à la loi, renforceront
des coalitions à géométrie variable autour de « projets
» avec des acteurs publics variés, des groupes privés, des
groupes d’intérêts. La notion même de République
est menacée quand le fondement de son organisation territorialisée
est la mise en concurrence des territoires. Le risque est grand que la participation
ne soit rabattue que sur le quartier, à un échelon sans pouvoir,
relevant d’une logique « occupationnelle » et domestique,
alors que l’essentiel se joue ailleurs, et notamment dans les établissements
publics de coopération intercommunale, échelons de pouvoir toujours
non élus au suffrage universel direct.
Un mille-feuilles de fiefs opaques
Si la participation des habitants est une idée qu’on veut prendre
au sérieux, si on pense que le politique est à refonder pour être
en capacité d’agir de nouveau, alors il faut repenser la manière
dont on s’organise, repenser le pouvoir. Tel est l’objectif de la
C6R, notamment s’agissant des niveaux locaux. La France des collectivités
locales est en réalité un système féodal, structuré comme un mille-feuilles de fiefs opaques où le pouvoir s’exerce
au plus grand profit d’une corporation d’élus cumulards.
Si la décentralisation, comme c’est le cas actuellement, n’est
envisagée que sous l’angle de l’intérêt d’élus
locaux soucieux d’obtenir de nouvelles compétences, elle ne permettra
pas à la démocratie locale de se libérer du carcan institutionnel
qui l’étouffe. Il faut donc dire avec force la nécessité préalable d’une refonte complète des règles du pouvoir
local.
Pour déverrouiller le système, il est indispensable de s’attaquer
simultanément aux chantiers qui concernent la représentation politique
et la citoyenneté locale. S’agissant de la représentation
politique locale, il s’agit de séparer radicalement l’exécutif
du délibératif (comme au niveau national). L’exécutif,
dorénavant clairement identifié, disjoint de l’assemblée
et ne prenant pas part au vote, doit être cantonné à un
rôle de proposition (non exclusif) et d’application des décisions
votées. Parallèlement, les pouvoirs des assemblées locales
doivent être renforcés, s’agissant en particulier du contrôle
de l’exécutif en cours de mandature. Une place particulière
doit être faite aux droits de l’opposition. Il s’agit de proscrire
strictement le cumul des mandats dans le but, tout à la fois, d’assurer
une meilleure présence des élus sur le terrain, d’accroître
le nombre de citoyens exerçant un mandat, de permettre une plus grande
rotation démocratique. Ce qui suppose d’établir, dans le
même temps, un statut des élus favorisant ce type d’investissement
civique et une meilleure représentativité de nos représentants.
Inventer la participation, entre souplesse et efficacité.
Parallèlement, il s’agit de permettre une participation effective
des habitants aux politiques locales en l’émancipant du contrôle
des élus. Plusieurs mécanismes peuvent être envisagés,
favorisant l’information, l’initiative ou même la prise de décision
citoyennes. Les structures participatives inventées dans les autres pays
européens, notamment, montrent bien la voie à suivre, entre souplesse
et efficacité démocratique. Le référendum local
pourrait être fondé sur une initiative populaire, dans des conditions
crédibles, et avoir pour objet une proposition de délibération.
Cette utopie concrète de communautés locales agissantes ne saurait
souffrir l’exclusion d’habitants régulièrement installés.
Le droit de vote des étrangers aux élections locales s’impose.
Un préalable s’impose : celui d’un mandat unique pour les
député-e-s
C’est à ces conditions que l’on pourra commencer à parler de démocratie
locale. Et il sera alors bien temps de discuter des compétences attribuées
à telle ou telle collectivité. Un préalable s’impose
: celui d’un mandat unique pour les député-e-s. La France
est le seul pays dont le Parlement est composé de deux chambres de représentants
des intérêts locaux : le Sénat, constitutionnellement, indéfectiblement,
l’Assemblée nationale, composée de présidents de
collectivités locales qui se comportent mécaniquement comme tels
lorsqu’ils légifèrent sur le local. La loi locale est faite
par des élus locaux pour les élus locaux. Ce cumul là,
interdisant aux parlementaires de se comporter en représentants de la
nation, mure l’horizon politique de la démocratie locale. Et quand
la réforme de la décentralisation consacre le rôle du Sénat
comme chambre prioritaire pour la lecture des textes touchant l’organisation
locale, on ne prend décidément pas le chemin de libérer
la démocratie locale du poids excessif de ses grands cumulards.
M. P.
www.c6r.org |
|
|
 |
 |
 |
DANS LA MEME RUBRIQUE
|
|