Il
s’agit de réactualiser le texte adopté à Arcueil le 28 avril 2001, dont
une partie est aujourd’hui caduque. Le débat prolonge en partie celui
de l’an dernier Faire de la politique autrement - pour une politique citoyenne, qui portait plus sur les mœurs politiques que sur les institutions.
Version non-revue par les intervenants
Serge Depaquit (1) - Je traiterai de l’organisation des pouvoirs et de la loi électorale,
dans le cadre national, parce que cette question est mûre aujourd’hui.
Ce sujet a longtemps été tabou. Il était monopolisé par quelques
constitutionnalistes laudateurs de la constitution de la V e
République. Mais le vieillissement des institutions a conduit à son
ouverture, au PS et ailleurs, avec la Convention pour la VI e République.
Pierre
Joxe affirmait dès 1998 : « Il faudra passer par l’abandon de la
funeste réforme de 1962. Il est dangereux de faire élire quelqu’un
directement avec de grands pouvoirs, rééligible et pour une durée
potentiellement illimitée. L’intéressé ne rêve pas à ce qu’il va
pouvoir faire durant son mandat mais à s’inscrire dans une perspective
illimitée. Ce qui est fou ».
Évidemment, ces propos n’ont reçu aucun écho !
La
crise de la représentation politique est sous-estimée. Apparue il y a
plus de vingt ans, elle est plus grave qu’on ne le dit. Territoires
a publié un débat dans lequel le maire-adjoint d’Aubervilliers chargé
de la démocratie résume ainsi sa situation électorale : 30% de la
population est exclue des listes ; 20% qui pourraient s’inscrire ne le
sont pas. Cela fait déjà la moitié de la population. Sur l’autre
moitié, 60% s’abstiennent. Résultat : la majorité élue ne représente
que 8 à 9% de la population. La profondeur de cette crise vient de la
perte de sens de la politique : en quoi permet-elle d’agir sur la vie
quotidienne ou sociale ? Or la politique est à l’intersection de
l’histoire et de l’avenir : si elle ne répond plus à cela, elle perd
son sens. Pas étonnant alors que le citoyen s’en éloigne.
L’aggrave
encore l’éclatement des lieux de décision, avec la multiplication des
échelles de territoire : aujourd’hui, la majorité des réglementations
viennent de l’Europe, l’agglomération est prépondérante par rapport à
la commune. Les emboîtements de territoires et de citoyenneté sont
lourds de risques du point de vue de la démocratie. On est bien loin de
la démocratie délibérative ! Louis Chauvel a développé (2) la thèse de
la société de l’incertitude. Durant la période des Trente glorieuses,
la société française faisait preuve de dynamisme ; aujourd’hui, sur les
plans social et (en partie) économique, c’est la stagnation.
L’impression d’accélération provient des progrès techniques, mais au
plan social, le fils ne peut plus aujourd’hui espérer vivre mieux que
son père. La crise actuelle de la représentation est liée à cette
situation sociale et à la multiplication des échelles de territoires,
de plus en plus distants du citoyen.
Les
institutions politiques actuelles ont été voulues par le Général de
Gaulle et complétées en 1962 par l’élection du président de la
République au suffrage universel direct. Cette réforme d’esprit
monarchique rencontre toute une tradition française dont les moments
forts sont le règne de Louis XIV et les deux empires. La république est
fortement marquée par cette histoire. Aujourd’hui, l’inversion du
calendrier électoral de 2002 et la réduction du mandat présidentiel à
cinq ans ont changé la donne : l’inversion place le président en
position déterminante car l’élection de l’Assemblée Nationale placée
dans la foulée n’a plus aucune autonomie par rapport à celle du
Président qui vient d’avoir lieu. Le Président forme un gouvernement
qui prépare ces élections législatives adossé à la légitimité
présidentielle toute neuve. Le camp qui vient de perdre ne peut plus
formuler un projet électoral qui ait une chance quelconque de gagner.
Son seul argument est de limiter le Pouvoir absolu du Président qui
vient d’être élu ! La minorité qui vient d’être battue à l’élection
présidentielle est décapitée. Les électeurs ne peuvent qu’élire une
assemblée godillot.
Le
régime actuel est donc fondé sur le principe du chef qui structure la
vie politique et se retrouve à tous les niveaux territoriaux, dans
toutes les strates de la société. L’actuel Président de la République
se permet de critiquer la décision d’un tribunal, crée de son propre
chef une nouvelle instante juridique. Alors qu’il est le président du
Conseil supérieur de la magistrature, il le court-circuite ! Cette
« monarchie élective » est-elle éclairée ? Il est permis d’en douter.
Ce système monarchique se retrouve au niveau local : les lois de
décentralisation de 1981-83 ont transféré des compétences aux
élus-décideurs locaux, mais pas au citoyen., comme cela devait
initialement être le cas. C’est vrai au niveau communal et aussi à
celui des agglomérations : l’application de la loi Chevènement va
constituer une centaine de baronnies en France.
Ce
régime autoritaire contribue à la crise politique : il écrase les corps
intermédiaires, à l’inverse du projet de démocratie délibérative que le
Forum a esquissé. Ses fondements sont la démocratie
sondagière et le clientélisme. Il ouvre un boulevard à tous les
bateleurs, les aventuriers de la politique, constitue un véritable
cadeau pour des leaders populistes comme J-M Le Pen. Conjuguée à la
crise de la représentation, la situation peut déboucher sur une crise
politique profonde.
Ce
système monarchique ne laisse qu’une place marginale au Parlement : la
séparation des pouvoirs est effacée, tous étant entre les mains du
Président de la République ! D’une part, le populisme est encouragé et
d’autre part, les forces politiques traditionnelles, gouvernementales
sont ramenées au centre, puisqu’on ne peut gagner les élections
majeures que là.
L’institution
sur-détermine les rapports politiques : ainsi les dynamiques politiques
découlent des lois électorales. Là, l’institution présidentielle
façonne les partis politiques. En général, ils sont surtout des
machines électorales, mais là, les partis de gouvernement se réduisent
à des partis de présidentiables, les adhérents se regroupant autour
d’eux, le débat d’idées n’ayant plus aucun enjeu. Cette réduction de la
vie politique la dégrade en querelles de personnes et en mise en valeur
médiatique des entourages et de la vie privée. Ce système ignore la
dimension européenne : c’est ce qui explique que les candidats ne
parlent pas de l’Europe. Ils n’y font que quelques allusions, mais
n’ont aucun intérêt à en traiter sérieusement. Si l’on veut parvenir à
une Europe politique, les institutions des États-membres doivent se
rapprocher.
Au
point où nous en sommes aujourd’hui, il n’est plus possible de
correction à la marge du système : il faut en changer globalement. Je
propose - comme Arnaud Montebourg et d’autres avant lui - de changer de
République, donc de passer à la VI e. De revenir à un système à base
parlementaire dans lequel le premier Ministre dirige l’exécutif, le
gouvernement et la constitution établit la séparation et l’équilibre
des pouvoirs avec le Parlement. Dans ce régime, le Président joue un
rôle d’arbitre, mais n’est pas en situation gouvernante.
Comment
assurer le changement ? Il y a en réalité peu d’articles à modifier
dans l’actuelle constitution, mais la principale question est
l’élection du président de la République au suffrage universel direct :
faut-il la maintenir ou pas ? J’y serais personnellement favorable,
mais c’est une question politique : l’opinion percevra la proposition
de suppression de cette élection comme une restriction de la
démocratie. De plus, cette suppression n’est pas l’essentiel, mais ce
sont les pouvoirs que les textes et la pratique accordent au Président.
Des
exemples de Président-arbitre existent en Europe : en Autriche, en
Irlande, au Portugal, le Président ne se fait pas élire sur un
programme politique et son élection ne change pas le gouvernement.
L’élection présidentielle est dé-gouvernementalisée et ce ne sont pas
les mêmes types de candidats qui se présentent. Quant à l’argument du
coût de l’élection, dans le cadre du regroupement des élections que
nous avons proposé, il tombe.
Préconisons-nous
le retour à la IV e République ? La critique est vraisemblable puisque
nous défendons le retour au scrutin proportionnel, du fait de nos
convictions démocratiques : la représentation politique doit être
fidèle au vote du corps électoral. Nous proposons le scrutin à
l’allemande, c’est-à-dire entièrement proportionnel, sauf la barre de
5%. Le scrutin est double : d’arrondissement pour la moitié des députés
et de liste à la proportionnelle, qui s’applique à l’ensemble des
députés. Quand un parti a obtenu trop de sièges au nombre de
circonscriptions, le nombre total de députés est augmenté si
nécessaire, afin de rétablir la proportionnel. Ce système a été mis en
place en Allemagne depuis la fin de la guerre par les alliés et lui a
assuré une grande stabilité politique : ce système parlementaire
proportionnel ne conduit donc pas à l’instabilité, à la pagaille que
l’on reproche à la IV e République.
La
stabilité de ce système est fondée sur la « défiance constructive » :
un gouvernement ne peut être renversé sans que ses adversaires ne
soient capables de former une alternative gouvernementale. Il ne s’agit
donc pas de l’article 49-3 de l’actuelle constitution française, qui
est une mesure de défiance venant du gouvernement ; dans le système à
l’allemande, c’est l’opposition qui doit manifester sa défiance et la
construire pour pouvoir renverser le gouvernement.
Le
scrutin d’arrondissement génère un système de notables dans lesquels
les députés sont plus les porte-paroles des intérêts locaux qu’ils ne
défendent l’intérêt général. Nous l’avons une nouvelle fois constaté
lors du débat de la loi Vaillant qui instaurait les conseils de
quartier : 1/3 des députés sont également maires qui ont encore raboté
son projet parce qu’ils le trouvaient trop avancé !
Quant à la parité hommes/femmes,
en connaissaient-vous les résultats ? L’Assemblée Nationale comprenait
62 femmes avant la loi et 71 aujourd’hui : la domination masculine est
passée d’environ 89% à 87,7% ! À ce train de sénateur, il va falloir de
nombreuses décennies pour parvenir à la parité ! Les partis (surtout
ceux de droite) ont préféré payer l’amende que d’appliquer la parité.
Dans le même temps, la parité a été imposée aux municipales, scrutin de
liste : le % de femmes était de 25,7% : il est passé à 47,5%. Ce qui
montre le caractère déterminant de la loi électorale pour changer la
donne. Certes, la parité ne se limite pas aux élus, mais englobe aussi
les fonctions. Et là, on est loin du compte !
Arnaud Montebourg
(4) - Notre pays connaît aujourd’hui plusieurs crises, sur le plan
social, mais aussi sur celui de la démocratie - une crise civique. On
ne peut porter la tradition de la gauche toute entière si l’on ne
regarde que l’un et pas l’autre. Ces deux éléments conjugués sont des
facteurs d’explication de la situation dans laquelle se trouvent
certains pays d’Europe, s’agissant de la montée du populisme, d’une
extrême droite qui se nourrit de ces deux questions.
Notre démocratie est inachevée.
Le travail des historiens et des sociologues nous permet de dire que le
mouvement qui s’est produit à la Révolution française vers la
démocratie représentative a été bloqué dans son progrès vers d’autres
formes démocratiques par les mécanismes de réaction du XIX e siècle.
Ils se sont incarnés dans la Restauration de la monarchie et le
bonapartisme. Il est intéressant de relire les débats politiques,
institutionnels sur la démocratie elle-même, ses modes de
fonctionnement, dans les balbutiements de la III e République, sa
fondation, sur la place des juges dans une démocratie fondée sur la
séparation des pouvoirs, la démocratie locale au moment de la naissance
des départements ... Toutes ces questions ont déjà fait l’objet de
débats qui n’ont pas aboutit à l’achèvement du processus démocratique,
par défiance à l’égard du corps électoral. C’est notre tradition, c’est
inscrit dans notre génétique !
Nous
avons d’autant plus à résoudre ce problème qu’une partie de la
population, se plaignant du mépris à l’égard de la volonté qu’elle
exprime, se jette dans des bras anti-démocratiques, lourdement
anti-républicains, xénophobes, antisémites et néo-fascistes. Cette
question est donc centrale : si nous regardons les progrès accomplis
sur tel ou tel fonctionnement de tel ou tel pouvoir dans tel ou tel
pays européen, il est possible de collationner et évaluer des
expériences politiques et démocratiques passionnantes. Ainsi, l’Espagne
s’est sortie du franquisme en créant des mécanismes démocratiques
avancés par rapport à ceux qu’en France nous cherchons toujours à faire
fonctionner malgré le discrédit dont ils souffrent.
Nous
devons situer dans l’histoire ce processus d’achèvement de la
démocratie et comprendre les raisons de l’échec de la gauche dans cette
histoire, car nous savons que nous aurons à surmonter beaucoup
d’obstacles. Nous devons aussi mesurer le poids de la signification
symbolique et politique de la démocratie dans notre pays, comme
instrument de réalisation d’un projet social. C’est toujours dans les
moments critiques de l’histoire que la question démocratique a surgi
comme moyen de règlement des autres questions : ce fut le cas à la
naissance de la VI e République, qui a connu deux constituantes ! Ce
qui relativise, met à distance les évènements actuels en montrant que
certaines constituantes peuvent échouer tandis que d’autres
réussissent. Ce fut aussi le cas à la naissance de la V e République
issu d’un coup d’État et de la facture, comme on dit, avec le putsch
des généraux, réplique du premier.
Dans
notre histoire, le moment de la crise sociale amène toujours une
transposition sur le terrain démocratique qui nous incite à travailler
cette question et à modeler le résultat institutionnel, traduction à un
moment donné du compromis politique passé entre les Français. C’est
donc un sujet récurrent : cette génétique comprend à la fois l’obstacle
et le sursaut. Nous les retrouvons aujourd’hui : les obstacles sont
importants, le conservatisme est très fort : il est naturel à droite,
mais il est également fort à gauche. La gauche actuelle s’est
constituée dans les années soixante sur le refus à l’égard de la SFIO
qui avait approuvé le régime du général en se contentant de signer en
bas à droite ! C’est ainsi que sont nés une deuxième puis une troisième
branche, des rameaux dont est sorti le grand feuillage de 1981. Cette
histoire a donc un sens : faire comme si elle avait été effacée, c’est
faire injure au militantisme de nos grands parents, parents et ceux qui
les ont accompagnés. Aujourd’hui, il y a tant d’affaires qu’on ne peut
plus se contenter de points de couture ! Tant à reprendre que l’on ne
peut plus se contenter de quelques tranches de travaux. C’est le
contrat républicain qui est en cause par perte de confiance : 14
millions d’abstentionnistes + 5 millions de votants pour l’extrême
droite = la moitié du corps électoral ! Il n’existe plus de base
politique pour gouverner : ces gens n’existent plus dans le système
politique alors qu’ils existent dans la société. La vérité de la
situation actuelle, c’est que les premiers se dégoûtent d’avoir voté et
les seconds, qu’ils sont tellement dégoûtés qu’ils retournent voter,
mais pour le Pen ! Quand une monnaie a perdu à ce point son crédit, on
en change. C’est ce qui s’est passé pour le franc germinal, le franc
Pointcarré, le nouveau franc.
Enfin,
la plupart des partis politiques ont mis aujourd’hui la VI e République
à leur programme : les Verts, les Radicaux de gauche, les Communistes
(depuis toujours), les deux ou trois partis d’extrême gauche, le F N
(pas le MNR). Seuls l’UMP et 60% du PS s’accrochent aux reliques ! Si
c’est le contrat républicain lui-même qu’il faut changer, on a le droit
de poser tous les problèmes. On ne peut plus se contenter de demander
ce que l’on fait sur la parité, sur l’immigration, sur les Conseils
généraux, sur le cumul des mandats ... Un petit amendement par ci, un
autre par là : c’est la conception technocratique de la technique de
gouvernement dont nous sommes hélas ! trop imprégnés. Quand l’Assemblée
Nationale débat de l’inversion du calendrier, il n’y a que cinq députés
en séance alors que quand il s’agit des indemnités du vice-président du
service départemental incendie et secours, ils sont trente à amender,
contre-amender, trans-amender ... Au Parlement, nous ne sommes que 9% à
ne pas avoir d’autre mandat. Or le non-cumul des mandats est la règle
générale en Europe.
Quant à l’architecture générale,
certains partis sont favorables au régime présidentiel (radicaux de
gauche et UDF) et d’autres, au régime parlementaire. Mais il faut
partir du citoyen et le remettre dans le système décisionnel. De quoi souffre-t-on ? D’absence de responsabilité, de contre-pouvoir et de délibération réelle.
Responsabilité :
en contre-partie de pouvoirs parfois considérables, il n’existe pas de
sanction à portée de main d’autres pouvoirs qui pourraient mettre en
jeu la responsabilité, ébranler la décision et faire en sorte que
l’autorité chargée d’une succession de décisions s’éloigne du contrôle
politique de représentants élus - et donc de la Nation, par personne
interposée. On me rétorque que, la France étant un pays ingouvernable,
il est normal que des gens courageux prennent des décisions au lieu et
place de la population ! C’est la version de gauche de la formule de
de Gaulle : « les Français sont des veaux ! » Ils ont besoin de prix
Nobel au gouvernement, de légendes historiques pour les guider et des
Pinay pour gérer la monnaie, des sachant ; les abrutis qu’ils
administrent, qu’ils restent dans leur fange, travaillent et se
taisent. C’est déjà bien assez qu’ils aillent voter tous les cinq ans !
C’est cela, la démocratie inachevée. Or aujourd’hui, l’information
pénètre dans tous les foyers, la population est éduquée et documentée,
je suis chaque jour heureusement surpris par l’intelligence des
réactions sur les évènements de la part des couches sociales, quelle
que soit l’éducation formelle. Pourquoi ne pas donner plus de crédit à
l’intelligence de nos concitoyens ? C’est la démarche mendésiste du
contrat de législature : les problèmes sont posés devant la population,
contrat est passé entre représentants et représentés, puis le respect
du contrat est organisé. Il ne s’agit pas d’instaurer les conseils
ouvriers ou les soviets mais d’organiser le débat sur la mise en œuvre
des orientations.
Il
vaut mieux que le régime soit parlementaire, car on discute mieux dans
de petites circonscriptions sur la totalité du territoire plutôt que de
se contenter de débats superficiels dans une seule circonscription
nationale pour l’élection au suffrage universel du Président de la
République. Car ses effets pervers sont connus : à travers ses excès de
médiatisation, l’électeur est mis à l’écart tandis que dans le scrutin
d’arrondissement, il interpelle, contrôle son député, le voit, le
questionne. Un dialogue s’installe et un contrôle politique.
L’essentiel est la question des pouvoirs, pas celle du mode d’élection :
ce sont eux qui sont aujourd’hui sans contrôle. Il n’est pas gênant
d’élire le président de la République à condition que ses pouvoirs
soient contrôlés ou contrôlables. On peut élire un représentant de la
Nation qui n’a pas le Pouvoir, qui n’est pas le sommet de l’exécutif,
ne prend pas les décisions. Car s’il y a pouvoir, il doit y avoir
contrôle : déclarer la guerre, envoyer des troupes à l’extérieur,
engager la diplomatie ne peuvent se faire sans contrôle permanent de la
part des représentants élus de la Nation.
Nomination
des fonctionnaires, diplomatie, défense, sommets européens, droit de
grâce : tous les pouvoirs personnels du Président de la République, qui
ne sont pas des pouvoirs d’arbitrage mais de gouvernement (car c’est
une décision politique que de gracier un condamné car cela s’adresse au
plus profond de la conviction et doit faire l’objet de reddition de
compte devant l’opinion et les électeurs) doivent être transférés à une
autorité contrôlable.
Comment va fonctionner le contrôle politique ?
Comme le décrivent moult écrivains, le système de la V e République a
organisé l’enfermement des pouvoirs du Parlement, contrôlé par un
organe exclusivement consacré à les limiter : le Conseil
constitutionnel. S’il existait des compétences plus ouvertes en matière
de contrôle politique, un statut pour l’opposition, la possibilité
d’être responsable de droit, sans avoir la majorité, de la direction de
la commission des Finances, la disposition de la Cour des Comptes
s’agissant de l’utilisation des finances publiques ; s’il était
possible de disposer des moyens d’amendement sur leur utilisation,
alors la responsabilité des parlementaires et du Parlement sur
l’autorisation de dépenser et celle de prélever serait augmentée.
Lorsque le Parlement est une chambre d’enregistrement, de surcroît
vide, qui fonctionne de façon quasiment fictive, cela pose - notamment
en matière de finance publique - la question de l’adhésion à l’impôt,
de la solidarité nationale. Si les parlementaires ne disposent pas de
compétence véritable ni sur la dépense publique, ni sur le prélèvement
public, un élément essentiel du contrat est vicié. Toutes les
associations de contribuable qui s’inquiètent, qui mobilisent, que
l’extrême droite manipule sont souples sur cet échec-là. C’est
l’administration de Bercy qui dirige les finances publiques de notre
pays et non les représentants du peuple.
D’abord la guerre et l’impôt, les deux questions fondamentales. Après, le contrôle parlementaire.
Les commissions d’enquête sont de droit. Savez-vous que le gouvernement
doit inscrire à l’ordre du jour la commission d’enquête sur ses propres
activités ? C’est insensé ! C’est pourquoi le Parlement en est réduit à
créer des « missions d’information » qui n’ont pas de pouvoir. Ainsi,
pour celle concernant les tribunaux de commerce, il a fallu convaincre
Schramek, le directeur de cabinet du premier Ministre ! Qu’a-t-il à
faire avec cela, lui qui en connaissait à peine l’existence ? !
Le contrôle ministériel :
pourquoi ne pas rétablir l’interpellation ? Cela donnerait les moyens
de la responsabilisation d’un secteur ministériel particulier,
indépendamment de l’enjeu de l’ensemble du dispositif gouvernemental.
Alors, une majorité pourrait se dégager pour démissionner un ministre
ne serait-ce que pour sauver une politique ; aujourd’hui, on est obligé
de voter la défiance à l’égard de l’ensemble du gouvernement que l’on
soutient (quand on appartient à la majorité
mais on ne dispose d’aucun
moyen constitutionnel pour infléchir une politique. Quant à l’amendement à la loi d’initiative parlementaire,
le système actuel est scandaleusement restrictif : le Parlement peut
être totalement dépossédé par le gouvernement, sans qu’il ait les
moyens de réagir. Ainsi, L. Jospin a-t-il fait transposer cinquante
directives européennes par voie d’ordonnance ; G. Pompidou a fait
adopter de même la réforme de la Sécurité Sociale en 1967. Aujourd’hui,
on s’apprête de la même manière à déréguler les marchés publics. Un
ministre peut faire revoter autant de fois que nécessaire pour
repousser un amendement qu’il refuse : nous avons déjà vu quatre fois !
La crédibilité du Parlement est en cause et ne sera restaurée que
lorsque la séparation des fonctions sera garantie une fois pour toutes.
Tout parlementaire doit exclusivement se consacrer à sa fonction de
contrôle politique, de contrôle de l’usage des finances publiques, de
surveillance des prélèvements publics et de l’écriture de la loi. Bien
des tâches qui incombent normalement à un parlementaire ne peuvent
aujourd’hui être remplies correctement en raison de ses multiples
fonctions.
Il est nécessaire également de briser les conflits d’intérêt entre haute administration et pouvoir politique.
Il va falloir s’attaquer aux grands corps de l’État : il est nécessaire
de les supprimer en tant que tels et de recruter les fonctionnaires en
interne. L’administration peut parfaitement recruter les meilleurs
qu’elle repèrerait dans l’immense ressource humaine que constitue son
personnel et les affecter en valorisant au mieux les mérites et les
talents, conformément à la Déclaration des Droits de l’Homme et du
Citoyen. Elle les affectera aux corps de contrôle si l’on considère que
ces corps-là sont des corps d’élite. Cela n’est pas une fonction que
l’on acquière une fois pour toutes à vingt-cinq ans, comme un enfant
officier qui sortirait de Saint-Cyr au grade de général ! Il est bon
qu’il sorte sous-lieutenant et qu’il ait ses preuves à faire. Cela fait
partie de la façon de considérer notre État sur le plan politique.
Quant à l’autorité du pouvoir judiciaire,
elle reste à construire. Pendant deux siècles, elle est restée une
excroissance du pouvoir exécutif. Sa construction est à l’ordre du jour
d’une nouvelle république. Il faut organiser la protection
constitutionnelle de l’indépendance, ce qui suppose un organe assez
puissant et doté d’une légitimité nouvelle, un CSM qui serait à la fois
l’organe de tutelle sur le respect de la déontologie, la progression
des carrières et la protection constitutionnelle de l’indépendance des
juges. Sa légitimité devrait lui venir d’une l’élection qui ne soit pas
limitée à la corporation mais celle des représentants de la Nation,
sous une forme à définir. Le sommet du système juridictionnel devrait
être le Conseil constitutionnel. À l’origine, c’était une sorte de
canon braqué en permanence sur le Parlement ; il est devenu un système
de protection des libertés publiques et aujourd’hui, dans sa
dégénérescence politicienne, c’est redevenu un instrument entre les
mains de l’exécutif comme il l’était aux débuts du gaullisme. Il nous
faut penser ce système à travers des élections consensuelles,
requerrant les 3/5° du Parlement (avec un Sénat relégitimé
,
garantissant son impartialité. Cette légitimité au sommet pourrait
protéger l’ensemble su système, garantir la responsabilité contre les
excès et au justiciable un recours contre les excès de pouvoir de la
magistrature.
Quant au Sénat,
il devrait devenir une chambre d’opinion élue à la proportionnelle
directe intégrale afin de faire entrer toutes les forces de la société,
y compris les plus extrêmes. Ils auraient à se prononcer sur les
orientations politiques, à participer à l’écriture de la loi, faire la
preuve qu’ils sont entrés dans le système politique sans y exercer
autre chose qu’un contre-pouvoir. Nous pourrions imaginer un scrutin
régional sur une base locale qui permettrait de bâtir des régions plus
démocratiques qu’aujourd’hui et d’envoyer des représentants au Sénat
sur cette base.
Il
y a trois ans, nous avons ouvert un débat tabou dans la gauche
française. Après être passés pour des farfelus, les faits nous donnent
maintenant plutôt raison. La C6R a aujourd’hui 3000 adhérents qui, pour 90%, n’ont jamais eu de carte d’un parti politique.
Le
point de vue démocratique est toujours de se demander quels sont les
contre-pouvoirs, le statut de l’opposition. Les associations de
contribuable ou l’opposition peuvent-elles demander des comptes à
l’administration locale ? Tout citoyen devrait avoir accès à tout
document administratif, pourvu qu’il ne soit pas classé secret-défense.
Ainsi les OPAC sont financés avec l’argent public : leurs locataires
n’ont pas droit de connaître les raisons des augmentations de leurs
loyers : il doivent saisir la CADA. C’est toute notre relation au
pouvoir qui est à redéfinir, une certaine sacralisation qui doit être
brisée. La société française est mûre pour cela ; une partie de ses
dirigeants ne l’est pas ! Y compris ceux qui ont eu une longue
expérience de ces lieux de pouvoir. C’est maintenant qu’il faut agir.
(1) Membre du collectif du Forum, vice-président de l’Adels.
(2) Le 20 mai 2003, dans son intervention au débat-buffet sur le thème Contre l’insécurité sociale. Elle est disponible sur le site à la rubrique Thèmes en débat.
(3) Cf. Philippe Brachet L’étatisme à la française peut-on re-légitimer le service public ? - France en Europe préface de Roland Cayrol, Publisud, 1999.
(4) Député PS de Saône et Loire, animateur du courant Le nouveau parti socialiste (NPS), président d’honneur de la Convention pour la VI e République (C6R). Internet : www.c6r-fr.org/. Publie La lettre de la C6R. Courriel : redaction@c6r.org.